Il fait trembler la terre battue de la Porte d’Auteuil. Arrivé à Paris dans l’anonymat et sans ambitions – si ce n’est celle de remporter enfin un match en Grand Chelem – ni concrètes chances d’y briller, Marco Cecchinato vit un rêve éveillé et n’en est plus à un miracle près. Sa confrontation face à Dominic Thiem, adversaire numéro un de Rafael Nadal, ce vendredi en demi-finale peut permettre à ce joueur encore inconnu il y a quelques jours de marquer l’histoire du tournoi et du tennis italien.

À l’image de sa carrière démarrée il y a huit ans en dent de scie, avec seulement douze victoires sur le circuit principal (dont huit depuis le mois d’avril) contre une trentaine de défaites, son épopée à Roland-Garros ressemble à un parcours du combattant.
Son premier tour face au Roumain Marius Copil avait donné le ton. Mené deux sets à zéro et passé à un souffle de la défaite dans l’anonymat le plus total, Cecchinato à réussi un premier tour de force. L’Italien a remonté son déficit avant de s’imposer au bout du bout, 10-8 dans la dernière manche.
C’est ensuite face à un autre joueur à la très belle histoire que jouait Cecchinato. L’Argentin Trungelliti, lucky-loser en vacances appelé en catastrophe à la veille de son premier tour, a fait le voyage Barcelone – Paris en voiture pour arriver Porte d’Auteuil dans la nuit précédent son entrée en lice victorieuse ! Il n’a malheureusement pas pu faire le poids malgré un jeu décisif disputé. On se disait alors que c’était déjà la fin de la grande épopée de ce Roland-Garros. En réalité, ce n’était que le début pour le 72e joueur mondial qui allait tout renverser sur son chemin.

Les choses sérieuses commençaient alors réellement. Les têtes de série 10 et 8 Carreno Busta et Goffin se sont dressés sur sa route mais se sont cassés les dents sur le magnifique revers à une main de celui qui jouait sans complexe le meilleur tennis de sa vie. Son service très performant et ses amorties à répétition ont aussi fait beaucoup de dégâts. S’il a bénéficié d’une certaine méforme physique de son adversaire en huitièmes de finale, usé par son combat sur deux jours face à Gaël Monfils, il ne doit sa gigantesque victoire en quarts de finale qu’à lui-même.

Sa place face à Novak Djokovic pour intégrer le dernier carré faisait déjà beaucoup de bruit pour celui dont même les connaisseurs n’avaient entendu parler qu’en mal, en 2015 suite à des matchs truqués sur un Challenger. Cette fois, le monde entier de la petite balle jaune pouvait enfin parler de Cecchinato avec le sourire, en refaisant son match assez incroyable. Dans la forme de sa carrière – il a remporté les deux tiers de ses victoires au cours des dernières semaines et son premier titre sur le circuit principal – le joueur de 25 ans débarquait sur ce même court Suzanne-Lenglen où il avait mis à terre David Goffin avec les mêmes intentions et la même confiance en soi. L’ancien numéro un mondial, une vieille connaissance avec qui il s’était régulièrement entraîné, ne l’impressionnait pas un seul instant.
En bref, Marco Cecchinato a joué cette rencontre comme il pourrait disputer un habituel Challenger, sans la pression ni la peur de défier une pointure du circuit – certes encore en manque de certitudes et à la recherche de son meilleur niveau – sur un grand court en Grand Chelem. Il s’agissait de profiter de cet instant qui ne se reproduira possiblement plus jamais, jouer son jeu sans regret et tout faire pour réussir l’impossible.

Pour le reste, cela relève de l’irrationnel. On a craint un duel avorté par une blessure du Serbe en début de match mais le lauréat en 2016 a rapidement oublié cette gêne. Ce succès monstrueux est donc bel et bien légitime, et si vous en doutez, je ne peux que vous conseiller de revoir les deux jeux décisifs disputés. On a atteint les sommets du tennis dans les derniers points du match tant dans le suspense, la dramaturgie et le scénario que dans le niveau absolument dingue des deux acteurs de ce spectacle inoubliable.
Et au bout de ce tie-break irrespirable et interminable, il y a eu ce dernier passing gagnant en retour de service, un des rares échanges courts, où le temps s’est arrêté. Pendant cette seconde qui a laissé un stade entier en apnée, la balle filait dans la lucarne gauche sous les yeux d’un Djokovic battu et abattu. Son accolade respectueuse n’y changera rien, la déception est bien là et il faudra du temps pour la balayer définitivement de son esprit.

En attendant, Marco Cecchinato, allongé au sol, attendait sans doute de se réveiller, dans un chambre d’hôtel sans âme à l’autre bout du monde pour y disputer un Challenger et de reprendre sa vie de joueur de tennis galérien entre tournois mineurs pas médiatisés et tristes éliminations en qualifications des tournois du circuit principal. Mais il n’en est rien, ce rêve est réalité et il disputera effectivement une demi-finale à Roland-Garros.

Il faudra être très prudent avant d’annoncer une victoire écrasante de Dominic Thiem, sérieux challenger de Nadal sur terre battue. Car Cecchinato ne semble pas encore décider à retomber de sitôt de son petit nuage et dans l’anonymat auquel il était habitué. Une nouvelle fois, l’Italien n’aura absolument rien à perdre. Il ne reste plus qu’à espérer une belle bataille si rare de nos jours entre deux revers à une main et qu’aucun des deux acteurs ne sera rattrapé par le stress ou par un pépin physique. Et si tous les ingrédients sont réunis, nous pourrions encore assister du grand tennis et à une nouvelle sensation. Au moment d’affronter sa quatrième tête de série, la saga Cecchinato est encore loin d’être terminée.

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