« Un leader a besoin d’être aimé pour gagner et pas de gagner pour être aimé »

Au terme de l’ouvrage de Thomas Goubin, on parviendrait presque à déchiffrer l’énigme Marcelo Bielsa. Sa méthode plus que perfectionniste, son caractère complètement imprévisible et sa passion hors normes pour le rectangle vert sont retracés dans El Loco Enigmático à travers des témoignages, déclarations et anecdotes depuis ses débuts d’entraîneur dans les années 1990.

Paralysie de la planète sport oblige, il faut actuellement se tourner vers les exploits du passé pour retrouver la saveur des efforts et émotions que dégagèrent jadis les arènes sportives. Si les quelques championnats exotiques qui continuent de faire vivre le ballon rond ne suffisent pas non plus à combler le manque, il existe d’autres moyens de consommer le sport, comme la lecture, une activité retrouvée qui nécessite un temps rare en période de non-confinement. Et avec Marcelo Bielsa – El Loco Enigmático, réédition d’El Loco Unchained publiée en 2018, la raison de parler de l’entraîneur argentin est toute trouvée.

Un ouvrage pour mieux comprendre la folie bielsienne

Ici, les tranches de vie et déclarations croisées à propos de Bielsa sont le fruit d’un gros travail documentaire sur plusieurs décennies. Le tout pour tirer un portrait le plus complet et honnête de l’entraîneur fou. Ce livre à picorer, voire à déguster pour les aficionados d’El Loco, dépayse le lecteur grâce aux incessants allers-retours entre l’Europe et l’Amérique du Sud en passant par l’Amérique centrale, partout où Bielsa a transmis sa folie. Ainsi, il permet de revenir sur ses expériences célèbres à Marseille, Lille, Bilbao ou sur le banc des sélections chilienne et argentine, mais aussi sur ses débuts moins connus dans son pays natal puis au Mexique.

Construit comme une biographie non-chronologique, le récit permet aux lecteurs d’apprendre à le connaître sous toutes ses facettes ; ainsi d’être fasciné tout au long des 267 pages. Quinze chapitres compacts emmènent les curieux dans l’intimité de son fonctionnement – rigueur, tactique, formation et vidéo au programme -, en contant sa folle passion et sa folie passionnelle traduites par des relations bien particulières avec ses joueurs, staffs, dirigeants ou journalistes. Enfin, sa philosophie est aussi le fil rouge de cet ouvrage que l’on pourrait problématiser ainsi : faut-il faire un choix entre le beau jeu et les résultats ?

Pour moi, il faudrait châtier celui qui sacrifie la manière et la beauté du jeu.
Marcelo Bielsa

Pour les réticents de la méthode ou du personnage Bielsa, on ne peut que leur conseiller la lecture d’El Loco Enigmático qui permettra d’approcher l’esprit obsessif de cette icône parfois incomprise. On peut également leur souhaiter, comme à tout supporter au monde, d’avoir un jour leur équipe entraînée par l’Argentin. Cela ne signifie pas forcément qu’elle étoffera son palmarès, mais les supporters seront assurés de prendre du plaisir devant les matches de leur équipe, qu’elle gagne ou non. Et peut-être pour certains redécouvrir le plaisir pur du football avant même la lecture des résultats.

Une personnalité unique

Le destin du personnage si singulier d’El Loco est donc tracé au fil des anecdotes, déclarations et éloges d’hommes qui ont côtoyé Bielsa. Par exemple, son ancien traducteur à l’OM Fabrice Olszewski l’a comparé à un autre prodige parfois incompris : « Je lui ai dit : ‘vous me faites penser à Van Gogh, vous êtes un génie au niveau du foot, mais, au niveau des relations humaines, c’est plus compliqué’. Il avait trouvé la comparaison flatteuse ». En marge des normes et des codes de l’entraîneur de football de base, il ne cesse d’étonner et de détonner. Même lorsqu’on pense connaître le caractère et la méthode Bielsa, El Loco Enigmático continue à surprendre, notamment à la découverte d’anecdotes datant de ses débuts d’entraîneurs, comme lors d’un soir de titre à Rosario.

« Lors du dernier match décisif du Torneo Apuerta 1990, il reste huit minutes à jouer quand El Loco, tout prêt d’accrocher le Graal d’une première consécration, décide de quitter le stade. Les derniers instants de la saison, il les vivra au bord d’une voie de chemin de fer, à épier, au loin, les réactions du public pour comprendre ce qui pouvait se tramer. Au coup de sifflet final, El Coloso del Parque explose et Bielsa se précipite vers la pelouse pour fêter dignement la victoire. »

Celui pour qui la beauté du jeu semble prioritaire admet indirectement entretenir un esprit légèrement schizophrénique : « Vous savez que je meurs après chaque défaite. La semaine suivante est un enfer. […] Je me sens inapte pour le bonheur pendant sept jours ». En fait, il faut comprendre par cet extrait que le football compte par-dessus tout pour lui et que son état mental est conditionné par sa réussite ou non, d’où cet acharnement du travail. Parmi les pépites dénichées dans l’ouvrage à propos de cette personnalité atypique, une anecdote sur les quelques jours de repos infligés à El Loco par sa belle-famille au Mexique : « Bielsa a passé le week-end à faire travailler son beau-père et il n’a vu la mer que depuis la terrasse de sa chambre. Il n’a même pas touché le sable ». Une histoire d’autant plus amusante lorsqu’on l’oppose à la punchline mythique de George Best quelques décennies plus tôt. Pas vraiment connu pour le même professionnalisme, le mythique international nord-irlandais avait déclaré ceci à propos de son passage dans le championnat américain : « J’avais une maison au bord de la mer. Mais pour aller à la plage, il fallait passer devant un bar. Je n’ai jamais vu la mer ».

Après l’avoir écouté, tu sauterais d’une falaise s’il te le demandait.
Matías Almeyda, ancien joueur de Bielsa

Le travail avant tout et sans limite

« Durant les seize mois pendant lesquels j’ai travaillé pour l’OM, nous avons pris quatre ou cinq jours de repos ». La révélation de Jan van Winckel, ancien adjoint de Bielsa à Marseille, témoigne du souci que porte El Loco à accomplir sa tâche partout où il entraîne. Alors que le beau jeu est primordial en match, son métier est primordial dans sa vie. Un professionnalisme tel qu’il peut perturber des joueurs pas habitués à fournir de tels efforts physiques et mentaux.

Gabriel Batistuta : « Quand j’ai participé à ma première séance dirigée par Bielsa à Newell’s Old Boys, le terrain ressemblait à un aéroport. Il y avait des cônes, rouges, verts, de toutes les couleurs, c’était un cirque. Avant de s’entraîner, il fallait qu’un ingénieur t’explique. J’étais perdu ». 

Mais une rigueur chirurgicale qui peut ensuite se traduire par une force de persuasion incroyable, comme le confesse l’ex-international argentin Matías Almeyda : « Je me rappelle encore de certains de ses discours donné cinq minutes avant de sortir de l’hôtel. Après l’avoir écouté, tu sauterais d’une falaise s’il te le demandait ». Cet état d’esprit infaillible, lorsqu’il est associé à une volonté collective de ses joueurs, peut donner des parties inoubliables, parfois en dépit du résultat final. Ces orgies footballistiques, que les puristes peuvent aujourd’hui admirer en deuxième division anglaise, sont d’autant plus appréciables quand elles impliquent des joueurs métamorphosés qui, sous l’aile d’El Loco, sont prêts à dépenser sans compter. Un aspect au cœur de la méthode Bielsa selon ses dires.

« Je suis un amoureux de la création, mais je n’ignorerai jamais les aspects du football liés à la volonté. Courir est un acte volontaire, pas d’inspiration. Tout le monde courir ; créer, seulement quelques-uns. […] Je suis inflexible sur la dépense physique parce qu’elle dépend de chacun, pas sur le fait que Dieu décide de vous illuminer ».

Pardonner et aimer rendent meilleur le footballeur.
Mieux que de le punir et l’accuser.

Marcelo Bielsa

Mais l’entraîneur fou n’attend pas d’avoir son équipe en main pour se mettre au travail et peut faire office de scout lorsqu’il s’agit de trouver des recrues. C’est d’ailleurs à ce poste qu’il a commencé lorsqu’il a pris en main la formation de Newell’s Old Boys en Argentine : « Il s’arme d’une carte de l’Argentine qu’il découpe en soixante-dix zones, chacune divisée en cinq sous-parties, qu’il ira fouiller dans les moindres recoins ». Plus récemment, lors de sa courte expérience au LOSC, Bielsa avait pris la recherche de recrues très à cœur : « À Lille, El Loco avait aussi regardé quinze matches de chacune des cent vingt recrues potentielles proposées par Luis Campos. […] En Corée, pour le Mondial 2002, Marcelo Bielsa s’était fait livrer une cargaison de sept mille vidéos ! ». Des révélations pas forcément étonnantes quand on apprend aussi qu’il a regardé plus de 50.000 matches depuis vingt-cinq ans et qu’il voyait 20.000 joueurs par saison quand il était sur le banc de Newell’s…

On en viendrait presque à attendre une deuxième réédition de Thomas Goubin : il serait en effet passionnant d’entrer dans les coulisses du quotidien de Bielsa à Leeds où il réalise des merveilles depuis deux saisons en Championship, avec un effectif limité qu’il pourrait bien ramener en Premier League. Que ça se termine bien ou mal, et même si c’est rarement par un trophée, les passages de Marcelo Bielsa ne laissent jamais indifférents et ses départs sont souvent fracassants comme ce fut le cas évidemment à l’OM, à la Lazio après quelques jours ou bien du côté de la sélection argentine : « démissionner après une victoire, qu’il avait fêtée dans le vestiaire en sautant avec les joueurs : une décision en rupture avec la norme sociale, mais conforme au mode de pensée d’El Loco ». Justement, une ancienne gloire de l’Albiceleste, Javier Mascherano, conclut parfaitement sur l’impact qu’a eu Bielsa sur chaque banc et glacière où il s’est assis, au-delà des simples résultats sportifs : « Peut-être que sa plus grande victoire a été de laisser son empreinte sur chacun des joueurs et chacune des équipes qu’il a entraînés ».

D’autres déclarations marquantes de Marcelo Bielsa trouvées dans El Loco Enigmático :

« La seule façon dont je comprends le football est d’exercer une pression constante, jouer dans le camp adverse et avoir le contrôle du ballon ».

« Pour moi, il faudrait châtier celui qui sacrifie la manière et la beauté du jeu. Nous avons donc une obligation vis-à-vis de la beauté du jeu et de ceux qui trouvent dans le foot un bonheur qu’ils ne peuvent pas trouver autre part, c’est-à-dire les plus pauvres. Pour moi, il serait difficile de penser qu’on aurait seulement des résultats à leur offrir ».

« Je suis partisan d’un football plus urgent et moins patient. Parce que je suis anxieux. Et aussi parce que je suis argentin ».

« Le succès déforme, nous fait relâcher, trompe, nous conduit à nous énamourer excessivement de nous-mêmes ; l’échec est le contraire, il est fondateur, nous rend solides, nous rapproche de nos convictions, nous rend cohérents. […] Dans n’importe quel domaine, on peut gagner ou perdre, mais l’important est la noblesse des recours utilisés ».

« Le leadership est directement lié à la défaite. Car c’est là qu’est mise à l’épreuve la constance du leader. Une des clés que doit posséder un leader est qu’il a besoin d’être aimé pour gagner et pas de gagner pour être aimé ».

« Lutter pour un titre difficile à obtenir […] m’intéresse beaucoup plus, me procure beaucoup plus d’émotions que de gagner des titres dans un club plus puissant ».

« Avec le temps, je me suis rendu compte que pardonner et aimer rendent meilleur le footballeur. Mieux que de le punir et l’accuser ».

« Comme entraîneurs, nous ne sommes que les conteurs de l’expression que nous apprennent les grands joueurs ».

Jules Aublanc

Marcelo Bielsa – El Loco Enigmático, Thomas Goubin, édition Hugo Sport, février 2018

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