Actuellement sur les routes de Tirreno-Adriatico, Christopher Froome n’a toujours pas régularisé son contrôle antidopage anormal effectué lors du dernier Tour d’Espagne. Alors que ses soupçons de dopage ne sont pas encore dissipés, n’est-il pas choquant de le voir toujours au sein du peloton ?


Les faits : un produit autorisé mais…

Alors qu’il s’envolait vers son premier Tour d’Espagne début septembre, Chris Froome a fait l’objet d’un contrôle antidopage anormal, révélé en décembre dernier. Il s’agirait d’un taux de salbutamol (aussi appelé ventoline, luttant contre l’asthme) deux fois plus élevé que la norme tolérée. La prise de ce médicament par le coureur Sky ne pourrait donc être pas seulement thérapeutique car ses effets seraient une augmentation de la masse musculaire et une diminution de la masse graisseuse, déjà peu présente chez le Britannique. Cette prise excessive de ventoline aurait donc influé sur ses performances et donc sur la course, quelques jours avant la grande arrivée à Madrid.

Puisque le produit n’est pas qualifié de formellement d’interdit par l’UCI, le quadruple vainqueur du Tour n’est pas automatiquement suspendu. Il doit cependant délivrer une justification à ce taux trop élevé, en indiquant par exemple si c’était un acte volontaire ou non et s’il connaissait le taux maximal autorisé. Mais les explications de Froome se font encore attendre près de trois mois après l’annonce choc alors que la saison est lancée. Il avait déjà pris part au Tour d’Andalousie en février avant de s’élancer cette semaine sur les routes de Tirreno-Adratico, comme si de rien n’était.


Une justification qui traîne, un problème d’éthique

Que dira-t-on si l’on apprend que la prise excessive de ce médicament était volontaire et à usage dopant ? Le problème se pose pour nous, spectateurs, qui assistons à des courses au sein desquelles un coureur potentiellement dopé se démarque. Il en viendrait presque à attendre plusieurs mois voire années avant d’être sûrs et certains du vainqueur et donc annoncer avec prudence les résultats : « Christopher Froome remportera le Tour d’Espagne s’il  justifie un contrôle antidopage anormal »… Mais le problème se pose surtout pour le peloton qui côtoie aujourd’hui un concurrent pas encore en règle. Un sentiment d’injustice doit forcément peser dans les esprits (même si le Kényan blanc peut tout à fait être innocent) tout comme le doute qui ne sera effacé qu’une fois les résultats et conséquences communiqués.

@ EPA/ Javier Lizon

Alors que l’échantillon est déjà daté de six mois, celui qui a réalisé le doublé Tour-Vuelta la saison dernière roule toujours avec ce soupçon au-dessus de la tête. Si le règlement n’implique pas de suspension automatique et donc l’autorise à concourir, il faudrait pour le bien de tous que cette situation se clarifie afin de passer à autre chose, semer les onces de dopage et assister à une saison légitime. Et si l’UCI décide de sanctionner Froome d’un retrait de sa Vuelta, notre regard sur cette édition 2017 sera faussé par des victoires et performances annulées. Après avoir écrit des pages de sport, il est donc possible de les effacer et ainsi gâcher a posteriori plusieurs semaines, mois ou années d’émotions.

Sans aller jusqu’à ces cas extrêmes (et notamment Lance Armstrong, déchu de ses sept Tours), pour faire taire les critiques et continuer à être respecté dans le peloton et par le public, Sky doit rapidement apporter ces explications tant attendues. Plus l’affaire traînera, plus le doute grandira et moins le coureur sera considéré comme propre et innocent. Car l’objectif du Britannique pour cette saison est le doublé Giro-Tour, lui à qui seul le Tour d’Italie manque au palmarès des Grands Tours. Si cette affaire est pour le moment médiatiquement encore peu discutée, elle pourrait venir gâcher les trois semaines de spectacle à venir sur les routes italiennes et françaises ou enlever toute saveur à d’éventuels triomphes.


Qu’en pensent ses adversaires ? 

Les adversaires sur la route de Chris Froome sont plutôt d’accord pour appeler à un éclaircissement rapide sur ce fameux échantillon suspect et estiment aussi qu’une sanction est inévitable et nécessaire.

Le quadruple champion du monde de contre-la-montre Tony Martin avait rapidement exprimé sa colère sur sa page Facebook : « Je suis tellement en colère. Il y a deux poids deux mesures dans l’affaire Christopher Froome. Les autres coureurs sont suspendus immédiatement après un test positif. Lui et son équipe ont droit à du temps donné par l’UCI pour s’expliquer. Je n’ai pas connu de tel cas dans le passé. C’est un scandale. Le public, et moi aussi, avons l’impression qu’il y a des magouilles dans notre dos ». Réagissant à chaud et sans toutes les informations, il s’est ensuite excusé mais sa colère a démontré qu’il ne voit pas cette situation floue d’un bon œil.

@ Getty Images

Celui qui s’était classé juste derrière le Britannique lors de ce Tour d’Espagne, Vicenzo Nibali, a lui aussi tenu à réagir à cette nouvelle, en insinuant que le mal est fait et qu’une éventuelle victoire sur disqualification de son adversaire n’aurait aucune valeur : « C’est une très mauvaise nouvelle pour le cyclisme et pour moi-même. Si son contrôle positif est confirmé, personne ne pourrait me redonner le frisson de gagner la Vuelta et de monter sur la plus haute marche du podium à Madrid. »

Romain Bardet, dauphin du Britannique sur le Tour de France 2016, n’y est pas allé de main morte dans un entretien à L’Equipe. Il s’indigne que le coureur puisse aujourd’hui rouler normalement : « La saison démarre sans qu’aucune décision n’ait été prise. On est ridicules, on est la risée. On marche sur la tête. »
Il appelle aussi à ce que le leader du team Sky soit puni : « J’ai du mal à imaginer qu’un coureur avec cette dose de salbutamol puisse être blanchi. Sinon pourquoi mettre des seuils ? […] Je veux bien croire à la bonne foi de Chris Froome, mais quand le seuil est dépassé, les règlements prévoient une sanction. On ne peut plus se permettre de permissivité. »

Tout comme son compatriote, Thibault Pinot s’est étonné d’apprendre cette affaire par le biais des médias et trois mois après le contrôle de l’échantillon sur la Vuelta : « Ce qui m’a surtout choqué c’est que ce soit les journaux qui nous l’apprennent. Sans ça on ne serait même pas au courant. » Interrogé en début de saison, il a aussi estimé que le verdict doit tomber rapidement, espérant que Froome n’allait pas s’aligner sans connaître la suite de cette affaire : « Il faut que ce soit jugé le plus tôt possible. On ne peut pas rester comme ça. Je ne sais même pas s’il aurait envie de prendre le départ d’une course sans savoir ce qu’il en est. »


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